[Interview] Réutiliser les dalles en béton ? À l’HEPIA, le projet CUT se penche sur la question
Réutiliser des dalles de béton issus de chantiers de déconstruction au lieu de les envoyer en décharge : des projets et des prototypes récents ont démontré la faisabilité de cette approche qui permet d’importantes économies d’émissions de gaz à effet de serre par rapport à la construction conventionnelle.
Mais ces premières réalisations ont aussi mis en évidence des écueils techniques. Porté par le groupe Matériaux et structures de l’HEPIA en collaboration avec le Structural Xploration Lab de l’EPFL, le projet CUT vise à combler plusieurs lacunes réparties sur trois axes de recherche :
- Des méthodologies pour évaluer la capacité structurelle des dalles coulées sur place.
- Des modèles mécaniques pour vérifier le comportement des éléments de dalles sciés dans des structures en béton armé coulées sur place, puis réutilisés dans de nouvelles structures.
- Des méthodes de reconnexion éprouvées et adaptées à la variabilité des éléments en béton armé récupérés.
Sur la base des connaissances acquises au travers de la construction de prototypes, le projet fournira des références pour l’évaluation environnementale et économique du réemploi des éléments de dalles en béton armé ainsi que des lignes directrices pour les professionnels.
Entretien avec Malena Bastien Masse, Responsable du projet CUT, Professeure HES associée et Responsable de la filière Génie civil de l’HEPIA
Réutiliser des dalles de béton, c’est une idée récente ?
On trouve en Europe des exemples qui remontent aux années 80. L’application est surtout liée à des bâtiments en éléments préfabriqués, assez courant dans le nord de l’Europe. Cela reste toutefois une utilisation de niche. Mais depuis cinq ans, il y a un regain d’intérêt pour cette approche en Europe, avec des projets de recherche d’envergure et des initiatives issues de bureaux d’ingénieurs ou d’architectes.
En Suisse romande, d’importants projets de déconstruction se prêtent à l’extraction de dalles en vue de leur réutilisation. C’est le cas du Parking du Simplon, à la gare de Lausanne, qui sera un gisement pour une douzaine de projets dans tout le pays.
Le projet CUT vise à combler des lacunes techniques. Mais de manière générale, quels sont les freins à ce type de démarche ?
Les obstacles ne sont pas des questions d’ingénierie – on trouve toujours une solution. Le principal frein est logistique, dans la mesure où le marché n’est pas aménagé pour intégrer la récupération des dalles dans les processus. En effet, il faut pouvoir évaluer le bâtiment avant sa déconstruction, adapter les méthodes de déconstruction et trouver le projet qui pourra réutiliser les dalles dans un délai acceptable – la question du stockage est ici fondamentale ! Pour faciliter les flux, il manque un acteur central qui assurerait la revente des éléments ainsi que des process partagés.
Souvent, les normes n’évoluent pas aussi vite que la technique. Quelles sont les domaines d’application actuels de ces éléments de réemploi et quel est leur potentiel à moyen terme ?
Le réemploi des dalles pose en effet la question de la responsabilité de leur certification – c’est un des points clés du projet CUT. Cela étant dit, nous avons en Suisse des normes qui nous permettent une certaine latitude en tant que professionnels. À ce jour les éléments sont utilisés dans des pavages mais un projet en cours prévoit réemployer des éléments du parking du Simplon comme éléments de structures.
La dimension financière est toujours au cœur des boucles d’économie circulaire. Qu’en est-il ?
Cela reste plus cher que d’utiliser du béton neuf, notamment parce le coût du sciage à l’étape de déconstruction reste encore élevé. Mais à chaque nouveau projet, les entreprises arrivent à optimiser les processus et les coûts diminuent.
Surtout, l’économie en termes d’empreinte carbone est très importante : la réutilisation de dalles génère environ 80% d’émission de CO2 en moins par rapport à son équivalent en béton neuf, si l’on prend comme référence une distance de 100 km entre le site de déconstruction et celui de construction ! Même avec une distance de 800 km, le bilan reste à l’avantage du réemploi.
Le projet CUT se déploie sur cinq ans, entre 2025 et 2029. Comment allez-vous partager le fruit de vos recherches ?
Nous prévoyons une publication annuelle, avec un premier volet centré sur le cas pratique du parking du Simplon. Un projet de workshop avec les professionnels est également en cours de réflexion.
Crédits images:
1. Eléments de dalles de béton prêtes au réemploi et débris de démolition. Photo : Numa Bertola, EPFL, 2023
2. Sciage d’une dalle de béton coulée sur place. Photo : Célia Küpfer, EPFL, 2023
3. Levage d’une dalle de béton sciée. Photo : Célia Küpfer, EPFL, 2023
