Focus ECOMAT GE : trois projets exemplaires du Grand État en matière de recyclage et de réutilisation des matériaux minéraux de chantier
Les travaux de terrassement engendrent des volumes considérables de matériaux d’excavation qui doivent être évacués par des milliers de trajets en camion… Un coût environnemental et financier évitable, pour autant que cette problématique soit intégrée aux réflexions initiales des grands projets. Le bureau d’ingénieurs EDMS nous en donne les clés.
[Entretien avec Raphaël Guaragna, membre de la direction, bureau d’ingénieurs EDMS SA]
Vous êtes ingénieur civil, impliqué dans les questions de mise en œuvre rationnelle des matériaux. Quel est le principal enjeu des matériaux d’excavation ?
Dans le contexte genevois l’enjeu est simple : si on ne les valorise pas « sur place », ils doivent être transportés très loin – parfois à plus de 100 km, qu’il faut également parcourir à vide pour le retour – avec un coût financier et environnemental énorme. Sans parler du montant élevé des taxes de décharges.
Il faut savoir que les plus importants flux liés à un chantier sont occasionnés par les terrassements, on parle de dizaines de milliers de camions pour les grands projets. Dans un second temps, d’autres camions ramèneront d’autres matériaux pour le remblayage… Il y a mieux à faire.
Grâce à quel levier un bureau comme le vôtre peut-il intervenir sur cette thématique ?
Lorsque nous sommes appelés très tôt dans un projet, dès les réflexions portant sur le PLQ, nous étudions l’altimétrie de la parcelle concernée. En analysant finement les dénivelés, notre objectif est d’optimiser les volumes à excaver : au lieu de creuser ce qui dépasse, nous cherchons plutôt à combler ce qui est en creux.
Ensuite, nous organisons le chantier de manière à traiter et réutiliser un maximum de matériaux sur site.
C’est l’approche que vous avez appliquée à Thônex, pour le quartier Belle-Terre…
En effet, nous avons pu questionner les niveaux sur lesquels poser les bâtiments et les accès routiers. Rappelons qu’il s’agit d’un projet de 38 hectares, avec la réalisation sur quinze ans de 134’000 m2 de surfaces brutes de plancher de logements et 23’700 m2 d’activités. Il est structuré par un mail central, sur un kilomètre de long et 34 mètres de large, qui doit permettre le passage de véhicules mais aussi l’aménagement de pistes cyclables et de cheminements piétons.
Pour sa création, nous avons optimisé les besoins en remodelant le terrain : nous avons créé une « bosse » à la place de la « cuvette » existante. Ensuite, nous avons coordonné un chantier de déblais-remblais, qui a permis de réutiliser sur site 100% des matériaux excavés pour la réalisation des sous-sols et fondations des bâtiments.
En chiffres, qu’est-ce que cela représente ?
Il est question de 150’000 m3 excavés qui ont été intégralement réutilisés sur site comme remblais pour la route ou d’autres aménagements ; 120’000 m3 ont pu être valorisé sans adjonction de matériaux et 30’000 m3 ont été stabilisé avec l’adjonction de ciment. À cela s’ajoutent 75’000 m3 de terre végétale, dont 61’000 m3 utilisés sur site et le solde sur le chantier de la plage des Eaux-Vives, soit à très courte distance.
Aucun matériau supplémentaire n’a dû être amené sur le chantier et rien n’a dû être mis en décharge. Nous avons évité ainsi 16’000 trajets de camions de 16 m3. En termes financiers, l’économie est de plusieurs millions.
Quels sont les prérequis pour atteindre cette « performance » ?
La réutilisation des matériaux d’excavation doit être envisagée dès les premières réflexions. L’aménagement du territoire est une affaire d’ingénieurs autant que d’urbanistes. La coordination est fondamentale : le phasage du projet doit tenir compte du traitement des terres d’excavation. Cela signifie aussi qu’il est indispensable de disposer d’espaces de stockage suffisants.
Ensuite, il y a des facteurs comme la météo qui peuvent avoir un impact sur le planning. Dans notre cas, les travaux de terrassement ont été menés du 1er mai au 15 octobre 2018. Sur cette période de 120 jours, il y eu 81 jours de beau temps, une chance ! En effet ces matériaux d’excavation sont sensibles à l’eau qui peut altérer leurs propriétés.
La coordination avec d’autres chantiers est aussi un atout. Vous évoquiez la Plage des Eaux-Vives…
Absolument, la Plage a nécessité l’apport de plus de 95’000 m3 de remblais morainiques provenant d’autres chantiers de terrassements genevois.
Si on ne peut pas réutiliser ces matériaux, qu’est-ce que l’on en fait ?
Si l’on a affaire à des sols morainiques typiques de la région, ils peuvent être recyclés à Genève. Après criblage et traitement en gravière, il ne reste que 10 à 20% du volume excavé qui est vraiment un déchet. Mais comparé à la mise en décharge, le coût de ce traitement est problématique…
On parle aussi d’utiliser ces remblais pour fabriquer du béton de terre coulée…
C’est une solution qui fonctionne à petit échelle, il faut savoir en maitriser les paramètres de fissuration et de résistance. Avec le spécialiste Terrabloc et le bureau Karakas & Français, nous l’avons appliquée sur des cloisons non porteuses dans l’écoquartier de la Bistoquette, à Plan-les-Ouates, un ensemble de trois immeubles de trois à sept niveaux sur rez. Là aussi, les remblayages et le remodelage du terrain ont été intégralement réalisés avec des matériaux provenant des excavations.
Il faut aussi souligner l’engagement du maître d’ouvrage et des architectes en faveur de solutions innovantes et durables. Sans une volonté affirmée de leur part, rien n’aurait pu se faire.
Un mot sur l’apport du programme ECOMATGE dans l’évolution des pratiques ?
Le programme ECOMAT GE a pris une grande importance à Genève et son impact est très positif. En réunissant des acteurs de tous bords, il a facilité les collaborations, aussi sur des aspects académiques, et développé la formation. Tout le monde en tire bénéfice !
En savoir plus sur EDMS
*Impliquant les maitres d’ouvrage publics et les acteurs genevois de la construction, le programme ECOMATGE a pour objectif de promouvoir le recyclage et la réutilisation des déchets minéraux de chantier dans la construction dans le but de répondre à deux défis majeurs du secteur genevois de la construction : l’engorgement des sites de stockage et la préservation des ressources naturelles de gravier. Piloté par le GESDEC, le programme ECOMAT GE a motivé diverses publications dont les guides techniques, et le Plan d’Actions dans le cadre d’une démarche participative ayant réuni une centaine d’acteurs. Par ailleurs, il participe à la formation des professionnels de la construction à travers la formation continue sur la Valorisation des matériaux minéraux de chantier dans la construction : Valorisation des matériaux minéraux de chantier dans la construction | HEPIA (hesge.ch)

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